Comment on en est arrivé là ?

Retour sur les mois qui ont précédé le voyage...

Préambule

Ne cherchez pas de vocation littéraire ou poétique à ces modestes pages. Il n’y en a pas. Depuis plus de vingt ans, je passe mes journées de travail à chercher mes mots pour compte d’autrui. Je n’ai malheureusement eu, les soirées où j’ai accumulé ces quelques pages, nul courage pour en faire autant dans mes propres écrits et fais donc appel à votre indulgence.

Quand bien même je m’appliquerais à faire et refaire les nœuds verbaux de mon récit, je n’ai, du reste, pas le talent d’un Sylvain Tesson, que je pense être le virtuose des aphorismes, le maestro des carnets de voyages autant que de la philosophie que ces derniers éveillent en nous. Alors pour élever un peu le niveau, j’ai pris la liberté de citer cet auteur français que j’affectionne dans quelques passages où, jamais mieux que lui, je n’aurais pu traduire en mots les sensations qui m’ont assaillies durant cette douzaine de jours. L’illustre auteur me pardonnera à coup sûr ces emprunts, tout comme je l’espère le lecteur peu féru des écrits du géographe cabossé…

Les images, elles, sont bien de nous -principalement de Jean-Christophe, qui, à son tour bien plus qu’au mien, prenait la peine de s’arrêter pour immortaliser telle ou telle magie naturelle, alchimie paysagère et passagère qui se dévoilait à nos regards. Rendons grâce ici au photographe, a fortiori parce qu’il est doué : c’est lui qui, ensuite, devait redoubler de cadence pour rattraper l’adepte du plaisir égoïste et gourmand que j’étais, savourant l’instant sans m’abaisser à le capturer dans ma photothèque…

Les quelques cartes insérées auront au pire l’intérêt de rythme la mise en page, au mieux d’éclairer le lecteur sur le parcours suivi. Les noms de lieux et coordonnées GPS figurent pour nous deux en tant qu’aide-mémoire, les jours où celle-ci ne nous guiderait plus avec la même certitude vers les écrins naturels de nos nuits étoilées. Pour les plus curieux, ces latitudes et longitudes indiquent avec une redoutable précision, une fois copiées et collées sur Google Maps, les lieux qui ont accueilli nos bivouacs avec bienveillance et confort.

Au final, ce récit n’a donc pour autre but que de décrire ce périple cycliste et amical et, qui sait, d’aider ceux qui le liront à comprendre l’alchimie qui fait d’un voyage de ce type une source inextinguible de bonheurs simples. Un momentum dans une existence qui aura forgé des souvenirs durablement ancrés au plus profond de mon être.

Comment nous sommes devenus des 'bikepackers'

L’important, ce n’est pas la destination, c’est le voyage. Si Robert Louis Stevenson a écrit cette phrase, mon acolyte Jean-Christophe l’a faite sienne et m’a fort opportunément convaincu de son bienfondé. Une vérité qui s’est révélée à chaque coup de pédale.

Car je dois avouer qu’au début, je m’étais arc-bouté sur un chiffre, une destination, un objectif, symbolique. Mille kilomètres, soit assez pour passer à vélo des contreforts montagneux de la Drôme à l’horizon dégagé de l’Atlantique, en longeant fleuves et canaux. Mille kilomètres. Autre tracé, mais même distance : ces mêmes mille kilomètres qu’on parcourait autrefois à l’arrière de la voiture des parents sur la route des vacances, suant l’absence de climatisation et pestant sur l’odeur âcre des embouteillages à l’approche du tunnel de Fourvière. En deux jours et une nuit de repos sommaire, c’était expédié. Le voyage et les paysages importaient peu, finalement, pourvu que l’on puisse jouir du soleil, de la mer et de quelques visites à l’arrivée. 

Ces mille kilomètres, j’allais les parcourir à vélo. Soit bien plus que je n’en avais pédalés certaines années entières. Et j’allais m’en affranchir en moins de douze jours, sur des chemins inconnus. A la seule force du jarret. Emportant vingt kilos de bagages cerclant chaque flanc de mon deux-roues. Avec une tente sous laquelle dormir le soir. Un réchaud au gaz pour seule cuisine. Une brosse à dent, un gant de toilette, un savon et une bouteille d’eau minérale pour unique salle de bains. Moi qui n’ai quasiment jamais fait de camping…

Rétrospectivement, je comprends mieux le doute ou l’étonnement qui étreignaient certains de mes proches à l’annonce de ce voyage. Si ce n’est déjà le cas, sans doute comprendront-ils mieux à leur tour, au gré de ces quelques pages, que leur perplexité n’avait pour seul fondement la méconnaissance que j’avais de moi-même, et par la même occasion qu’ils avaient de mon moi le plus profond. Je le sais aujourd’hui, ce voyage constituera assurément mon premier « mille kilomètres », tant il a ouvert des brèches dans le granit de mes certitudes, tant il a su écarteler la pesanteur du quotidien du père-mari-travailleur lambda que j’étais…

Rêve avorté

Il y a quelques années, à la faveur d’un emploi perdu et de perspectives professionnelles alors encore peu engageantes pour les mois d’été, j’avais fait un rêve. Traverser la Belgique de part en part, d’Ostende à Virton, à vélo, seul, en quatre ou cinq jours, et en faisant étape dans le confort ouaté et rassurant de chambres d’hôte. Matériel acheté, itinéraire étudié… Pas même un tour de roue ne m’aura finalement rapproché de l’accomplissement de ce projet censé me redonner confiance en moi, après la perte d’un emploi. Bonheur ou malédiction, un CDI viendra clore brutalement et avant même que je ne l’entame, ce premier chapitre de mes voyages à vélo.

Puis vint Jean-Christophe. Je ne sais par quelle retenue ou pour quelle mauvaise raison il me vient parfois encore à le présenter à autrui d’abord comme mon voisin. Certes, c’est cette relation de vicinité qui nous a permis de nous rencontrer il y plus de quinze ans à présent, mais je dois à la vérité de dire haut et fort que je le considérais avant ce périple -et encore bien davantage aujourd’hui- comme un ami. Comme moi, il ne dédaigne pas brutaliser un goulot pour écluser de temps à autre « une petite roteuse ». Et il affectionne également les promenades à vélo. Voilà deux points de départ fort opportuns pour l’aventure qui nous attend…

Mais une année avant que l’idée n’en germe concrètement dans nos esprits élimés par des mois de confinement liés à la crise du Covid19, cette aventure a pris des formes que je qualifierais d’annonciatrices, si pas de révélatrices, bien que moins spectaculaires. Lorsqu’un jour d’été, au détour d’un verre de rosé à notre terrasse ou d’un énième barbecue partagé d’un côté ou de l’autre de la haie qui sépare nos maisons, Jean-Christophe m’annonce que la semaine précédente, il a rallié Laplaigne à Coxyde au guidon de son ancestral et fidèle Concorde avec vitesses sur le cadre, et en est revenu indemne par le même moyen, le lendemain. Pour incongru qu’il puisse paraître à celui qui n’affectionne pas l’idée même d’une aussi longue « promenade » à vélo, le récit qu’il m’en fera enclenche en moi un déclic, tout en forçant mon admiration et ma détermination.

La Mer du Nord

C’était impossible à mes yeux, jusqu’à ce qu’il le fasse, pensais-je alors, si je puis détourner les propos de Nelson Mandela. Sans suivisme, mais avec une envie gourmande de découverte, j’enfourche alors mon VTT -à assistance électrique, je ne me sens pas alors capable de rouler 120km du haut de mes mollets peu entraînés- et rejoins Ostende en moins de cinq heures. Un premier pas, fait de chemins de campagne, de sentiers longeant les jardins, d’anciennes voies ferrées reconverties et de chemins creux. Un premier accomplissement bon pour l’égo et la confiance. Oui, c’est possible. Et c’est même tout simplement agréable tant les paysages traversés sont un plaisir pour les yeux, et les routes quasi désertes.

Les distances ne sont plus rien. Seul compte le trajet. Le ciel que l’on contemple. Les oiseaux qui guident notre course, fiers éclaireurs. Chaque coup de pédale nous rapproche de l’objectif et nous éloigne aussi finalement de l’aventure elle-même. Mon arrivée sur la digue d’Ostende résonne encore comme un crève-cœur. Oui, je l’ai fait. Mais c’est déjà fini ! Je ne sais dire précisément à ce moment-là quel sentiment, de la félicité, de la fierté ou déjà de la mélancolie, l’emporte dans les vagues qui me montent aux yeux.

Alors il en faut déjà plus. Et si je faisais l’aller et le retour ? Et si… je le faisais accompagné. Jean-Christophe n’hésite pas un instant. Je sens la perplexité poindre dans le regard de ma douce. Une semaine auparavant, je franchissais seul ce premier pas, et je voudrais déjà doubler la mise. Tout pile deux semaines avant cette nouvelle folle envie, j’étais une fois de plus alité à l’hôpital, gavé de cortisone pour bombarder l’inflammation Crohnienne qui avait à nouveau obstrué mon intestin. Quelle folie ! Et pourtant… Si le remède était là ?

A notre rythme, ni train de sénateur, ni cadence de cycliste dopé -même si la cortisone m’assiste sans doute quelque peu- nous parcourons donc les 125 km jusqu’à Coxyde. Mon fils de 12 ans nous accompagne sur la première moitié. Je suis fier de lui. Déjà là, mon épouse et les enfants nous rejoignent, et nous nous baignons dans une Mer du Nord chauffée à blanc, avant de partager une bonne table et de nous reposer pour le retour, à vélo, prévu le lendemain matin. 

Sur ces quelque 250 premiers kilomètres parcourus de conserve, je retrouve encore rétrospectivement tant de signes avant-coureurs de la parfaite entente qui allait caractériser notre aventure à venir.

Aucune difficulté à caler notre rythme l’un sur l’autre, ou à s’attendre lorsque c’est nécessaire. Aucune crainte de devoir ralentir lorsque le souffle se coupe, ou de marquer un temps d’arrêt là où la bière semble fraîche et le paysage pittoresque au point de vouloir l’immortaliser. Pas de souci à bavarder ou à partager librement des pensées plus intimes pendant une heure, ni, l’instant suivant, de faire silence une heure de plus. L’harmonie est si naturelle, si évidente qu’elle ne me sautera aux yeux que quelques jours après l’arrivée. Avec qui d’autre aurais-je pu effectuer cette première échappée belle avec une telle simplicité ?

La Grande Vadrouille

Voilà pourquoi je ne saurai toujours décrire fidèlement l’envie qui m’a étreint -pas la jalousie, mais l’admiration- quand un soir de juin 2020, JC m’annonce fièrement qu’il s’est acheté une nouvelle monture, des bagages, une tente de trekking et un duvet ultralight, et qu’il va « descendre » à vélo dans le Sud de la France, seul, en camping sauvage et sans assistance. Au départ de Laplaigne. Comme ça, sans crier gare ! Parce que le tumulte de la vie professionnelle s’est un peu tu pour lui ces dernières semaines, qu’il en a désormais le temps, et que l’époque des « hike » de sa vie de scout lui manque cruellement.

Quel toupet ! Quelle audace ! Je vibre déjà avant son départ. Je tremble pour lui en scrutant la météo de ses premières journées. Il prépare scrupuleusement son matériel, son itinéraire, fixe ses sacoches. Puis vient le matin du départ, et les premières photos postées sur Facebook. De quoi rassurer ses proches. Et surtout d’arroser en moi les germes de l’aventure. Sur les pixels de mon téléphone, je vis la sienne par procuration, m’impatiente et m’inquiète lorsqu’il ne partage aucun cliché. Je m’émerveille des paysages traversés dans sa « Grande Vadrouille », et je rêve déjà d’une autre odyssée.

Le mal est fait. Maintenant, il faut y aller !

Frénétiquement, je me mets alors en quête d’itinéraires cyclables qui formeraient la trame d’un prochain voyage, que j’entrevois pour la fin juillet. Le cahier de charges peut sembler exigeant :

  • de beaux paysages
  • une météo pas trop gênante, ni trop chaude ni trop pluvieuse
  • des étapes où se baigner, en rivière ou à la plage
  • quelques belles villes, mais point trop
  • (très) peu de dénivelé
  • et une distance totale qu’il me semble réalisable de parcourir en une douzaine de jours, soit un millier de kilomètres

Et pourtant, assez rapidement -trop au goût de nos épouses, et qu’elles acceptent ici encore nos excuses pour cet empressement tout autant que notre gratitude pour leur faculté d’adaptation-, l’itinéraire s’affine. Il se composera de tronçons de la ViaRhôna (Eurovélo 17), entre Valence, dans la Drôme, et Sète le long de la Méditerranée, puis du Canal des deux Mers, qui relie Sète à Royan, le long de l’Atlantique.

Une banane d’un peu plus de 1000km qui me donne déjà le sourire avant même de l’arpenter. Elle sera faite de chemins de halage, de chemins et route de campagne, de sentiers le long des vignobles ou bordant le Canal du Midi, et encore de voies ombragées par les platanes du Canal latéral à la Garonne…

Elle traversera la belle Avignon, longera le château de Beaucaire, s’approchera des arènes d’Arles, s’insinuera le long des marais et canaux de la Camargue. Elle me ramènera au Saint-Louis trônant à Aigues-Mortes ou encore à sa tour Charbonnière, aux souvenirs d’enfance de Sète et des plages interminables de l’Espiguette. Elle me donnera la chance d’admirer à nouveau Béziers et sa citadelle, la somptueuse Cité de Carcassonne. Et le bonheur de découvrir Bordeaux et l’estuaire de la Gironde…

"Je suis partant"

Je ne le remercierai sans doute jamais assez. A la seule évocation de l’idée de repartir, ensemble, et alors qu’il avait à peine achevé son propre voyage jusqu’à Tournus (750 km seul et en autonomie, excusez du peu !), Jean-Christophe m’annonce tout de go qu’il est partant pour l’aventure. Se mêlent alors en moi l’hyperkinésie des achats et préparatifs de voyage, et quelques doutes auxquels le faible laps de temps laissé entre l’idée et le départ ne laissera finalement que très peu d’interstices où s’immiscer.

Et si je n’en avais pas le courage ? Et si ma santé parfois farceuse me barrait le passage, en pleine course ? Et si j’accumulais un tel manque de sommeil, sur un matelas gonflable de 4cm et sous une tente, que je n’avais plus la force de pédaler ?

Chacun de ces questionnements, aussi rapidement qu’il est apparu, a trouvé la même réponse : tout ira bien, le moment est idéal, et si je ne le tente pas, je ne le saurai jamais… Emile Coué, Matthieu Ricard et Edgard Trigano seraient tous trois fiers de moi.

Et Jean-Christophe achève de me rassurer, moi autant que ma chère épouse, du haut de sa première expérience et de sa description de ce qui ne sera finalement qu’une longue promenade. Jamais une épreuve sportive extrême, ou un Koh Lonta sur deux roues… Scout dans le sang et dans l’âme, campeur invétéré, Jean-Christophe sait d’ailleurs déployer toutes les compétences de débrouillardise qui me faisaient défaut lorsqu’il me fallait imaginer un tel voyage en solitaire.