A 4h28, ce ne sont pas encore les moustiques mais le fier coq qui sonne le réveil au clairon, devant un bataillon de poules médusées. Le parterre d’herbe où nous avons planté nos sardines jouxte le poulailler familial -dont les vocalises se sont tues avec le soir, et sont sans commune mesure avec les hurlements ferroviaires subis deux nuits auparavant.

Comme pour nous présenter des excuses célestes, Dame Nature nous gratifie d’un lever de soleil flamboyant, l’orange sanguine ayant décidé de percer une épaisse couche de nuages et d’y déteindre en une magnifique aquarelle.  

Arles ne figurait pas à proprement parler sur notre itinéraire, qui devait dévier, dès Beaucaire, vers l’ouest, et vers Saint-Gilles et l’entrée de la Camargue. Qu’importe, la vingtaine de kilomètres que nous consentons à parcourir en surplus sera assurément récompensée par le vision des arènes, dont le souvenir est plus que flou dans mon esprit. Que sont d’ailleurs 20 kilomètres quand on s’engage à en écumer un millier en quelques jours…

La bouteille de rosé, vide, que nous laissons à l’oncle du maître des lieux avec un minuscule sac poubelle, ne le restera pas bien longtemps. Le viticulteur va embouteiller aujourd’hui nous dit-on, et le flacon réintégrera après lavage le cercle vertueux des plaisir bibitifs. Nous sommes soulagés d’avoir su contribué à notre modeste échelle à ce cycle de vie…

Avant de rejoindre la cité romaine, il nous faut donc quitter les vignes de Bellegarde sous un ciel passé de flamboyant à grisonnant. Voilà qui nous offre ici encore une fraîcheur propice au pédalage sans effort, au cœur de paysages qui prennent doucement la coloration camarguaise. Des rizières, de vastes plaines inondées, de vastes réseaux d’irrigation…

Fourques nous ouvre son unique et antique magasin et dépôt de pain pour alimenter notre petit-déjeuner. Je fais la file derrière de vieilles dames qui profitent sans doute autant que faire se peut de leur unique sortie hebdomadaire. Nous traversons successivement le Petit-Rhône et son grand frère pour rallier Arles, dont nous faisons dans un premier temps qu’effleurer la beauté antique. La priorité ce matin est de soigner la roue meurtrie du destrier de JC, ce que, nous l’espérons, un praticien du Décathlon tout proche pourra accomplir à peu de frais. Passé les quelques valses hésitations de notre GPS et les jurons que lui valent son incurie, nous traversons une vaste zone commerciale, trépidante à souhait en ce lundi matin d’été. Derrière les pots d’échappement fulminant d’impatience aux carrefours, cette odeur d’essence à peine brûlée qui nous agresse les naseaux ne nous manquait décidément pas.

Jean-Christophe allège sa monture de ses harnachements, et s’engouffre dans l’antre du sport pour tous, en espérant que la salle d’attente du docteur ès cycles ne soit pas trop bondée. Pendant ce temps, je tente de nous ménager une autre “roue de secours” et dérange visiblement par téléphone un loueur de vélos de La Grande Motte qui, plus tard dans la journée, pourrait peut-être remplacer le rayon brisé. Ce ne sera pourtant pas nécessaire. JC ressort tout sourire, deux rayons neufs entre les doigts, une roue dévoilée et dont l’emplâtre pourra durer, foi de chef de rayon chez Décathlon. Ce dernier ne disposait pas du temps pour opérer, il a fourni des organes de rechange et s’est assuré de la bonne santé de l’ensemble. La prescription et le soin prodigué ne coûteront pas le moindre euro, confirmant ma croyance selon laquelle le personnel de Decathlon est particulièrement bien drillé pour dépanner à bon compte les sportifs -même et surtout du dimanche- dans leurs galères… Parce qu’un avis positif sur les réseaux sociaux ou leur site vaut bien plus que les 15 à 20 euros que cette consultation inopinée aurait pu ajouter au chiffre d’affaires du jour.

Nous repartons rassurés, Jean-Christophe par les propos du vélociste, moi par le fait que je me sais capable de remplacer le rayon fautif s’il le fallait -surtout après avoir vérifié la compatibilité de ce don d’organe. Fut-il brillant et neuf, un rayon trop court ou trop long ne nous aurait servi que de cure-dents…

Nous trouvons plus facilement les arènes d’Arles que le Palais des Papes, JC y est venu bien plus récemment que moi, et pose pour deux photos souvenirs en des lieux qu’il connaît apparemment bien. Et si la valeur touristique des deux villes devait se jauger au cours du brut houblonné qui nous sert de carburant quotidien, le classement pourrait en surprendre plus d’un. Pas pressée pour un sou, la patronne du bar dominé par la porte de l’amphithéâtre romain nous facture nos demis (à la française, soit de décevants godets de 25cl) de Pelforth à 3,80 euros l’unité. Un tarif inversément proportionnel à la largeur du sourire de l’aubergiste. De quoi snober les tarifs pratiqués au pied du Palais des Papes, rien moins, même si là aussi, nous avons dû héler les serveurs par trois fois pour pouvoir étancher notre soif.

D’Arles, nous devons maintenant faire route vers Saint-Gilles, qui paraît si proche sur nos cartes que nous sommes déjà assurés d’y trouver notre pitance. Mais sans l’aide de la carte A4 dont je dispose, à une échelle ridiculement élevée pour cet exercice, le GPS que je programme sur ce trajet « hors ViaRhôna » nous entraîne sur une départementale large, bruyante et dangereuse. Chaque carrefour nous laisse espérer une issue de secours dans ce vacarme métallique où aucune place n’a été pensée pour nos frêles deux-roues, pas plus que pour les âmes suicidaires qui s’y seraient aventurées par mégarde. Las, c’est encore vers le suivant qu’il faut lorgner pour espérer se dépêtrer de ce piège qui se referme sur nous.

Pour couronner le tout, alors que nous avons enfin quitté l’enfer, un fort vent de face tente de nous barrer le chemin sur une longue voie longeant ce qui semble être l’embouchure encombrée de l’autoroute vers Arles. Nos mollets sont mis à rude épreuve mais nous tenons bon. Cette fois, ni le balisage ni le GPS ne nous aident à reprendre le droit chemin vers Saint-Gilles. Nous improvisons un raccourci, pensant regagner le canal du Rhône à Sète sur lequel nous aurions dû être s’il n’avait fallu consentir à ce crochet technique arlésien.

Les chemins sont bosselés, et j’observe toujours avec circonspection la roue arrière du vélo de mon acolyte. Alors que nos rouent foulent un sol scintillant comme les joyaux de la couronne d’Angleterre, je m’interroge : est-ce bien du verre sur lequel nous roulons depuis plusieurs kilomètres ? De fait, le matériau recyclé qui recouvre la trace que nous suivons se compose d’une bonne proportion de verre pilé. Si nous rejoignons Saint-Gilles sans crevaison, ce sera un miracle.

Il faut croire que Saint-Jacques de Compostelle et tous les anciens locataires de l’Abbatiale de Saint-Gilles du Gard ont prié pour nos pauvres roues, puisque nous franchissons le seuil de la belle cité gardoise à midi trente, avec dans nos pneus toujours toute la pression nécessaire à supporter nos lourdes carcasses, et pour ces dernières, une supérette qui était sur le point de baisser le volet. « J’adore quand un plan se déroule sans accroc ». JC et moi avons les mêmes références, et cette maxime ponctuera régulièrement des fins d’étapes où le doute nous aura sans parfois tenaillés l’un et l’autre.

Le temps d’avaler notre casse-croute sous le regard envieux des chats du quartier, et d’enfiler une Bud, qu’il est déjà l’heure de reprendre la route. Je ne le dis pas, mais j’ai hâte.

Hâte de m’immerger dans la belle Camargue, tout d’abord.

Saint-Gilles, en cela, forme une agréable porte à ce paradis naturel où nous admirons aigrettes, ibis, cigognes, chevaux et taureaux camarguais, tous impassibles face à notre émerveillement. Nous sommes plus souvent à l’arrêt qu’en mouvement, pour photographier ici un panorama luisant sur les marais, là une cabane de gardian dont le toit de roseau est toujours coiffé de sa croix penchée. Jusqu’ici, j’avais imaginé qu’il s’agissait d’une croyance régionale, déviance catholique matérialisée par cette inclinaison. Ces croix servaient en fait prosaïquement à amarrer la frêle toiture au sol, les jours où le Mistral se faisait tempétueux…

Nous ne savons plus où donner de la tête et même si le vent nous fouette et contrecarre notre avancée, nous n’en avons finalement cure. Traverser ce parc naturel à un rythme de forçat équivaudrait à un crime de lèse-majesté.

Hâte, de rallier Aigues-Mortes, ensuite.

Cette cité magique dont la beauté tient à la fois dans la muraille du XIIIe siècle qui l’enserre, et dans le fait que son ambiance toute particulière est comme préservée, claquemurée au creux de ces épaisses constructions. C’est du moins le souvenir qu’il m’en reste, et si belle que m’apparaît à nouveau la forteresse que j’aperçois après avoir quitté la Tour Carbonnière et le canal, l’atmosphère du cœur de ville ne parvient pas à la cheville de ma mémoire.

A contrario d’Avignon, les ruelles ici sont bondées, et nous nous frayons péniblement un chemin, en poussant nos vélos, jusqu’à la place centrale, où les terrasses occupent la totalité du champ de vision. JC immortalise ma présence face à la statue de Saint-Louis. Je m’étais promis de le faire, et de la transmettre à mes parents. J’étais ici même à l’âge d’11 ans. Les 33 ans qui me séparent de ce cliché ont visiblement fait moins de tort au bronze de Louis IX qu’à ma silhouette. Mais j’y suis, non sans une certaine fierté intérieure au terme de ces 300 premiers kilomètres.

Désormais atteint, ce premier objectif, affectif et psychologique, m’emplit d’une certaine sérénité pour la suite du périple, tout en creusant mon appétit d’autres (re-)découvertes. Pour peu qu’il y prenne goût, comme c’est mon cas, que les chemins soient doux et la compagnie agréable, le cyclotouriste même très occasionnel s’avère un insatiable dévoreur de kilomètres.

Km de l'étape

Etape à Aigues-Mortes

Domaine Petit Chaumont

 43.575719, 4.125869

Km cumulés