Est-ce l’accumulation de chaleur de la veille, de fatigue, de bière et de vin ? Est-ce un peu de tout cela à la fois ? Je ne m’appesantis pas sur un début de diagnostic, mais dois bien constater ce matin qu’une fichue migraine accompagne ma sortie de la tente, et augure d’une troisième journée compliquée.

Par chance, la température et le relief de nos étapes s’annoncent bien plus raisonnables, et nous quittons assez rapidement les vignobles pour rejoindre l’agglomération d’Avignon. La traversée de Sorgues et du Pontet sera oubliée sans peine, tout comme la monotone piste cyclable qui serpente à l’approche de la cité des Papes.

Nous en longeons la haute muraille puis lançons une opération commando dans le dédale de ruelles. Objectif : faire halte et se désaltérer face au Palais des Papes. Nous écumons quelques ruelles pavées mais ne trouverons notre Graal que grâce à l’entremise d’une jeune serveuse qui nous guidera vaguement. Les touristes sont là mais ce n’est pas la foule des grands jours non plus. Le Covid a fait son œuvre. Les vélos sont à peine posés contre l’immense façade que l’on constate avec consternation la casse d’un rayon sur la roue arrière de Jean-Christophe. Le choc de la veille, plus que probablement. Le voile est présent, et nous inquiète. Nous ne trouverons bien entendu aucun vélociste ouvert ce dimanche, même dans une grande agglomération comme Avignon, et nous croisons donc les doigts pour que la situation de s’aggrave pas trop. Demain, nous trouverons un réparateur en Arles, c’est certain.

Un bref coup d’œil sur le pont Saint-Bénézet (l’illustre Pont d’Avignon), et nous voici en chemin sur une nouvelle et tout aussi interminable piste rectiligne, avant de nous éloigner progressivement de la rive droite du fleuve. Cette incursion dans les terres est agréable car elle tranche avec la relative monotonie offerte par le Rhône. Nous traversons quelques villages gardois : Aramon, Théziers, Montfrin où, sans m’être retourné suffisamment souvent, j’ai bien failli perdre Jean-Christophe à deux reprises, l’ami ayant prolongé les pauses. Exceptés les gens du voyage qui occupent le parc qui en marque l’entrée, Montfrin ressemble à une ville morte. En s’y aventurant, on découvre finalement une clameur venue de plus loin. Au fond du bourg, les arènes accueillent une course, signe que nous nous approchons de la Camargue et de ses traditions taurines.

Brefs retours en arrière pour reformer notre maigre peloton, et en route sur la longue et belle piste cyclable, la Voie verte du Pont du Gard. Cette ancienne assiette de chemin de fer nous ramène sans peine à Beaucaire, non sans avoir traversé les 210 mètres de l’ancien tunnel de Comps. Le tunnel s’illumine progressivement à notre passage, fort heureusement pour les deux jeunes qui n’ont eu meilleure idée que de se reposer au beau milieu de la traversée…

Beaucaire s’invite déjà dans notre carnet de voyage, et pressés d’en découdre avec une blonde fraîche au décolleté diaphane, nous n’offrons au château de Beaucaire -érigé sous Saint-Louis- qu’un regard furtif. Nous gagnons sans peine -à croire que pour cela, le GPS est inutile et qu’un sixième sens nous anime déjà- une placette ombragée parfaitement équipée : un bar, une table libre, et un hôte prolixe.

La bière, si Alsacienne soit-elle, porte cette fois un nom à consonance anglophone (« Meteor ») si correctement prononcé par le patron que nous ne le comprenons qu’après trois répétitions. Le serveur du restaurant La Terrasse en est en fait aussi le patron. Et s’il a quitté la Perfide Albion depuis quinze ans, sa maîtrise du français est encore hésitante, alors nous discutons en anglais, autour d’un verre. Paradoxe de touristes. S’il n’a pas encore saisi toutes les ficelles de la langue de Voltaire, notre homme n’en a pas moins déjà développé une fierté de sa cité, la décrivant comme bien plus belle et authentique que sa voisine Tarascon, elle aussi affublée d’une forteresse. Alors que nous réfléchissons déjà à notre halte du soir, nous le croyons sur parole et n’engageons pas nos roues sur une énième traversée du Rhône pour visiter Tarascon et son château des ducs d’Anjou.

Plutôt que cela, nous nous affairons à trouver une supérette ouverte un dimanche à 18h30, et qui pourrait nous fournir, dans le désordre, en bière, de préférence déjà fraîche, en eau en bouteilles, en sacs de glaçons et en salades sous vide… C’est finalement chose faite après quelques palabres, mais l’atmosphère étrange de la ville ne nous incite pas à y prolonger notre arrêt.

Comme point de chute, j’ai opté pour un vigneron qui, à l’accoutumée, reçoit des campings cars mais qui, pour nous, fera l’exception de tolérer nos tentes sur la pelouse bordant ses vignes. Le Mas des Plantades, à Bellegarde, se présente à nous au terme des 18 derniers kilomètres du jour, avalés sans grande difficulté à vrai dire. Nous sommes en fait à quelques centaines de mètres du tracé initialement prévu, l’étape ne constitue donc pas un détour harassant.

Pour certaines nuits, j’avais gardé sous le coude la solution de mon abonnement aux accueils « France Passion » : un réseau de 2.500 producteurs, cultivateurs, éleveurs, maraîchers, viticulteurs qui, dans l’Hexagone, acceptent les camping-cars sur leur propriété l’espace d’une nuit… gratuitement ou contre l’invitation tacite à goûter et acheter leurs productions. Et comme nous ne rechignons ni sur les spécialités culinaires, ni sur une bonne bouteille, nous ne dédaignons pas cette halte, fort champêtre au demeurant.

Gilles Rouchon, le viticulteur qui a repris du jour au lendemain l’exploitation de son père, nous accueille avec bienveillance et force explications sur son métier, et nous désigne la parcelle herborée qui formera notre campement. A deux pas, nous pouvons nous fournir en eau -le robinet du domaine délivre un liquide hautement ferrugineux mais tout à fait potable, rassure notre hôte, ajoutant que la famille en boit tous les jours. Elle sera parfaite pour nos ablutions et pour le fond de notre seau à glaçons. Nous n’oserons finalement pas en remplir nos gourdes le lendemain…

Notre hôte affiche des yeux rougis, non par la peine que lui inspire la difficulté de trouver des ouvriers viticoles autres que sud-américains, mais bien par un arc de soudure venu lui grille les globes oculaires la veille. Son épouse, infirmière aux urgences à Arles, a sans doute dû faire des heures sup… Son discours mêle une forte envie de partage sur son métier, mais aussi un sentiment désabusé –« j’aime cet accueil de touristes, ça m’évite des séances chez les psys » nous lâchera-t-il. Si désabusé que, bien qu’il ne se dise pas raciste, notre homme a voté Front National aux dernières municipales. Et à ses dires, le maire gère désormais Beaucaire en bon père de famille, « là où le socialiste qui le précédait avait claqué 25.000 euros d’argent public pour un cocktail fêtant sa réélection »… Je ne l’avoue pas ni le laisse paraître, mais ce n’est moins la soif d’explorer ses tendances politiques pour le moins sado-masochistes que l’envie de mieux connaître ses cépages, ses assemblages, et de goûter son travail qui m’anime en cet instant.

Nous opérons une déviation habile mais peu discrète sur l’itinéraire de la discussion et notre homme sort enfin deux verres et un tire-bouchons. Nous goûtons un « Amitié » 80% muscat et 20% Chardonnay, qui tranche furieusement avec l’idée presque liquoreuse que nous nous faisions de ce noble jus de raisin. Délicieux. Nous optons finalement pour une cuvée « Partage » en rosé, qui ne nous vaut pas si savoureuse découverte, mais accompagnera sans peine notre repas du soir.

Enfin, « notre » repas s’avérera plutôt être celui des escadrilles de moustiques qui, tels des zéros en mal de vengeance, harasseront inlassablement nos peaux de Belges, allant jusqu’à traverser le caparaçon de nos t-shirts de bombardements incessants et bruyants. Les percées et explosions sanguines auront rapidement raison de notre patience, et nous levons le drapeau blanc face à l’ennemi en surnombre, en nous retirant chacun dans notre quartier général de toile, pour un armistice nocturne bienvenu.

Km de l'étape

Etape à Bellegarde (Beaucaire)

Mas des Plantades

43.755140, 4.576067

Km cumulés