Se lever de son lit demande une énergie formidable. Surtout pour changer de vie. Cette envie de faire demi-tour lorsqu’on est au bord de saisir ce que l’on désire. Certains hommes font volte-face au moment crucial. J’ai peur d’appartenir à cette espèce. (Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie)
Il n’est pas encore 6h et dans les brumes de mon demi-sommeil, j’aperçois déjà les lueurs rougeâtres de la lampe frontale de JC. C’est l’heure !
Après quelques kilomètres au volant, un croissant et un jus de fruit engloutis au lance-pierre, nous coupons le moteur du van. Le cœur léger mais le paquetage lourd, nous vérifions scrupuleusement nos sacoches, leur contenu, et délestons le frigo d’encore quelques litres d’eau fraîche pour alimenter nos poches dorsales (Camelback). Ces outres des temps modernes figurent, avec le gel rembourrant généreusement ma selle, parmi les inventions les plus utiles au voyageur au long cours.
Fidèle et impassible, le van dormira sur ce parking jouxtant la gare TGV de Valence que nous quittons sans regret aucun.
Réfléchir, c’est commencer à capituler – Charles Peguy. Alors allons-y sans trop réfléchir !
La douzaine de kilomètres qui nous sépare du vrai départ, en bord de Rhône, ne nous laisser pas un souvenir impérissable, elle non plus. Zone commerciale, brouhaha puant d’une départementale, klaxons rageurs, nous entrons dans Valence par ses flancs les moins attrayants, et avons hâte de nous éloigner pour de bon de ce que, aux yeux et aux pneus d’un cycliste, la civilisation a fait de plus vil : les automobilistes.
Douze kilomètres et vient déjà (enfin étions-nous tentés de dire) le premier panneau bleu annonçant notre entrée sur la ViaRhôna, lovée au bas de la préfecture de la Drôme. Nous longeons désormais le Rhône, avec pour premier objectif à peine avoué, de retrouver la Méditerranée, un peu plus de 300km plus au Sud. Nous ne savons pas trop encore que penser de ces premiers kilomètres. A vrai dire, aucun de nous n’en parle. L’ambiance n’est pas à l’admiration béate des paysages, tant ceux-ci ne recèlent pas de merveilles jusqu’ici. Cela viendra, nous en sommes sûrs. Alors nous roulons, légers et silencieux.
La Voulte-sur-Rhône. Première pause de cette première journée. Sous les platanes et au son du jazz band qui anime le marché local, j’observe les panneaux routiers qui me ramènent déjà à mes précédentes vacances. Vallon-Pont-d’Arc. Je suis si proche de cette Ardèche que je viens à peine de découvrir le même été, que l’envie m’étreins de la retrouver. Je sais Jean-Christophe amoureux de cette région, peut-être partage-t-il ce songe ? Rien ne peut pourtant me détourner -ou si peu- du tracé initialement prévu.
Dès les premiers coups de pédale, nous allons jouer à saute-mouton avec le Rhône, passant d’une rive à l’autre au gré des ponts et passerelles. Toutes aménagées pour que les cyclistes puissent les franchir en sécurité. Certaines leur sont mêmes dédiées. De part et d’autre du fleuve, nous posons nos roues alternativement dans les départements de la Drôme et de l’Ardèche. La frontière ténue qui les tient en chiens de faïence est en fait au fond de l’eau. Rive gauche, les paysages sont dégagés et laissent entrevoir les sommets du Vercors comme autant de couches de lointaines aquarelles. Un peu plus au Sud, c’est déjà le majestueux Ventoux qui nous toise. Pas la peine de te fatiguer, mon grand, nous ne sommes pas venus pour dévorer du dénivelé.
Rive droite, les frontons de pierre déchiquetés ne trompent pas. C’est bien l’Ardèche. Nous nous éloignons parfois des chemins de halage pour rejoindre la campagne. Traverser quelques vergers, ou champs de tournesols. Déjà, la silhouette et le bourdonnement inquiétants de géants de béton, crachant leur vapeur, se détache de l’horizon. Cruas. Centrale nucléaire. Quatre gigantesques tours de refroidissement. Le Rhône est un fleuve aux abords assez industriels, ce qui, à plusieurs reprises, entache les images mentales que nous nous forgeons de ces premières heures de pédalage. Nous nous apercevons rapidement que les arrêts photo sont rares, tant la monotonie l’emporte.
Et contrairement à ce à quoi nous nous attendions, pas un bateau sur ces kilomètres de fleuve ! Pas une péniche de classe V ou VI, alors que le gabarit du fleuve permettrait des joutes de ces géants des canaux. Des barrages cyclopéens, de vastes écluses et autres ouvrages d’art jalonnent le Rhône et nous n’en voyons aucune utilisation de frêt. Les seules marchandises transportées que nous apercevons sont les victuailles emportées par une poignée de plaisanciers, sur des voiliers ou hors-bords qui paraissent microscopiques face aux portes des sas d’écluses…
Pris sur le banc d’un parc pour enfants longeant le Rhône et un modeste port de plaisance, notre dîner glisse d’un trait, comme la bière qui l’accompagne. Jean-Christophe déploie sa bâche au sol et entame une sieste réparatrice. J’opte, total débutant en micro-sommeils diurnes, pour le confort plus douillet de mon matelas gonflable et ferme les yeux quelques instants. Le chant des cigales me berce tout en me tenant éveillé.
Les heures de route qui suivent sont déjà marquées par une chaleur intense. Le thermomètre affiche plus de 36 degrés. Les litres d’eau que nous transportons sur le dos sont assez vite avalés. Plus rapidement encore en ce qui me concerne que pour Jean-Christophe, que je qualifie volontiers de chameau.
Rochemaure, sa dentelle médiévale accrochée au sommet du village -nous ne l’observerons que sous ce confortable angle de contre-plongée, accueille notre envie (besoin ?) de pause. Pas vraiment à bras ouverts. La supérette n’ouvrira qu’à 15h30 et ma poche a eau ne contient plus que quelques décilitres tièdes. Voilà qui nous laisse le temps de nous attabler à l’ombre d’un bar de bord de départementale. La pompe débite des Budweiser. Ni JC ni moi n’en avons jamais goûté mais la perspective d’une blonde rafraîchissante atténue encore davantage nos faibles réticences. Infondées, d’ailleurs. J’écluse la première au même rythme que je vide mon camelback de son eau précieuse, et nous savourons la petite sœur en nous disant que l’Amérique a parfois du bon aussi. Est-ce déjà la soif et la chaleur intense qui ont diminué la vigilance de nos papilles bien belges, ou cette bière est-elle si bonne ? La suite du voyage nous apportera, d’une table à l’autre et au gré de nos « dégustations », un début de réponse
Nous reprenons la route, nos outres enfin remplies d’eau fraîche. Nous quittons Rochemaure par une somptueuse passerelle himalayenne, dentelle de métal suspendue à des piliers de pierre semblant revenir du fond des âges. Le vélo dodeline sur les planchers souples et il ne faut pas trop dévier de sa trajectoire. Face à nous, le Rhône se fait tout petit aux côtés de son voisin canalisé, déviation fluviale autour de Montélimar. Nous n’avons pas le temps de goûter au nougat et nulle envie de revenir en milieu urbain.
La chaleur est toujours accablante, et nous faisons une nouvelle pause au pied de l’écluse -et de l’imposant barrage et centrale hydroélectrique- de Châteauneuf-du-Rhône, après avoir dépassé, en forçant un peu, deux jeunes Allemands, qui disent descendre tout droit… de Cologne. La distance qu’ils ont déjà parcourue me donne le tournis. Nous ne roulerons plus des dizaines de kilomètres aujourd’hui, point trop n’en faut.
L’échelle de la ville qui accueille nos premières courses alimentaires est bien plus modeste que la capitale du Nougat, et tant mieux. Ici, pas même de 3G pour aider nos GPS à nous guider vers le supermarché qu’une riveraine nous a pourtant signalé si proche de là. Nous faisons quelques allers et retours, souriant presque aux avertissements qui clignotent sur les écrans d’informations municipaux : « Alerte canicule, restez à l’intérieur entre 12h et 20h et évitez les efforts physiques ». Raté
Nous trouvons finalement le temple de la consommation, son va-et-vient de fidèles et son obligation de port du costume (du masque, plutôt), mais par la même occasion aussi notre repas du soir. Une fameuse -elle deviendra presque mythique au cours de notre odyssée- salade de pâtes Sodebo, avec son sachet de grissini, et son éprouvette d’assaisonnement ! Jamais je n’aurais cru saliver autant à l’idée d’engouffrer ce mélange industriel davantage issu des formules chimiques de Tricastel que des recettes ancestrales du fait maison…
Autre rencontre sur le parking du supermarché avec d’autres « pèlerins » cyclistes masochistes. Ils sont jeunes, suisses, et descendent en couple depuis Lausanne. « Pour aller jusqu’à la Méditerranée ». Entre galériens, on échange machines, itinéraires, chaleur. La routine, quoi.
Chargés jusqu’à la garde, nos vélos emportent victuailles et chacun 4 à 6 litres d’eau, qui serviront notamment à la toilette du soir, notamment. Relancer ces 35 kilos demande un peu de bonne volonté, même pour la simple dénivellation d’une rampe de pont que nous impose la traversée du fleuve. Nous repassons en rive droite. Viviers. Nous cherchons notre premier campement, sauvage. Première pioche vers un port de plaisance ou la guinguette se fait belle et accroche ses lampions pour ce vendredi soir. Trop mondain. Au détour d’un sentier qui semble davantage piéton que cycliste, je laisse JC et son flair nous dégoter notre premier hôtel. Les herbes sont dures et hautes mais le clapotis du Rhône que nous bordons est bucolique. En face, les falaises sur lesquelles le soleil darde ses derniers rayons n’ont pas encore hurlé tous leurs secrets, alors c’est décidé, on s’installe…
Soupir de soulagement que celui que j’exhale au terme de cette première journée. Non que le kilométrage soit particulièrement impressionnant (il dépasse à peine les 85km selon mes calculs), mais la chaleur a été graduellement plus écrasante au cours de la journée, et elle recule enfin quelque peu pour nous laisser respirer.
Le campement a pris forme. Les tentes sont plantées, la bâche qui nous sert de nappe recouvre avantageusement les herbes drues. Un train de marchandises passe, sur l’autre rive, et semble nous saluer de son klaxon tonitruant. Ferroutage. Des dizaines de conteneurs maritimes posés sur autant de wagons. Le klaxon est vite effacé par le brouhaha d’avion de chasse que produisent la douleur métallique des roues sur les rails.
Nous n’avions pas vu la voie ferrée, dont la caténaire se détache à peine du relief. Pas grave, il n’y aura sans doute pas un train toutes les dix minutes. Non, en fait. Toutes les neuf, peut-être ! Un second convoi, de passagers celui-là. Ce TER, bien que moins bruyant, claironne lui aussi sa joie de croiser notre point de chute. Il est trop tard pour déménager et l’itinéraire dévie peu de la trajectoire du train, dans les prochains kilomètres vers le Sud, ce serait donc peine perdue…
Saviez-vous qu’à l’aide d’un sac de glaçons, d’un bac en plastique, de quelques cannettes de 1664, et de l’ingéniosité bibitive de mon voisin, l’on pouvait faire oublier fatigue et bruits ferroviaires à deux cyclistes amateurs ? Notre seau à glace improvisé remplit parfaitement son rôle et nous savourons apéritif, plat et dessert -les salades Sodebo contiennent toujours un cookie- arrosés de houblon délicieusement glacé. Le bonheur, simple et accessible, s’instille déjà dans mes veines. Celui d’une totale liberté, à peine ralentie par quelques contingences matérielles et physiologiques : boire lorsqu’on a soif, manger lorsqu’on a faim, s’arrêter lorsqu’on a chaud, dormir lorsqu’on a sommeil. Là où d’aucuns verraient l’asservissement des kilomètres à vélo, l’esclavagisme du camping, je trouve une forme de plénitude bienvenue.
Mais cette première nuit, c’est finalement un sommeil en pointillés, rythmé par les klaxons et le souffle assourdissant des wagons, qui peine à nous ragaillardir vraiment. A 4h du matin, au son d’un énième convoi et à la lumière rouge de ma lampe frontale, j’expérimente discrètement une grande première, pour moi. La toilette sauvage. La maladie de Crohn et ses aléas intestinaux m’a curieusement laissé en paix -sans mauvais jeu de mots- depuis Valence, et transiter à vélo s’avère ma foi un médicament assez efficace pour le mal qui me tiraille souvent. On a les victoires qu’on se donne. Désormais, une offrande naturelle viendra gratifier chaque soir ou matin de mes journées à vélo. Ni plus ni moins, ce qui en soi constitue déjà une prouesse médicale qui mériterait une publication au Lancet !