Le réveil ne sonne pas. « On s’endort quand on est fatigué, on se réveille quand on a assez dormi ». Ascète presque bouddhiste à ses heures, Jean-Christophe a parlé et il a vu juste. Le rythme de l’organisme ne nécessite pas d’intervention artificielle lorsqu’on le délivre des carcans horaires et qu’on ne l’assomme pas d’écrans en soirée…

Petit déjeuner frugal, quelques libations sommaires. Nous nous sommes lavés la veille à l’aide chacun d’une bouteille de Cristalline, d’un gant de toilette, d’un savon, et de beaucoup de débrouillardise. Mais le résultat -tant visuel qu’odorant- m’a surpris et rassuré, moi qui suis un habitué de l’interminable douche quotidienne… Et comme s’il fallait achever de consumer mes dernières onces de pudeur, c’est tout un train de voyageurs qui a pu profiter de la propreté immaculée de mon séant bien blanc tourné vers leur passage…

Ce matin, la lueur bleutée de nos réchauds au gaz préfigure l’aube et annonce le café et le thé qui accompagneront quasi systématiquement un morceau de baguette ramollie par la nuit. Le rituel du matin, comme celui du soir, va très vite se rôder. Chacun prépare ses affaires, dans un silence presque monastique et une efficacité souvent impressionnante. De nonante minutes voire deux heures, il nous faudra rapidement environ une heure pour s’apprêter et lever le camp. Non sans le remerciement symbolique que murmurait systématiquement Jean-Christophe aux lieux qui nous avaient accueillis, après en avoir vérifié la propreté originelle…

Les oracles météo nous annoncent 39 à 41 degrés pour ce jour. Nous ne le savons pas encore -nous le redoutons-, mais cette journée figurera parmi les vraies épreuves de ce périple. Alors nous partons très tôt, à la fraîche. Il est 7h quand nous posons nos fesses sur nos selles. Même entrecoupé de pauses, ce samedi ne nous laissera de répit -et encore- qu’à partir de 18h.

La première partie du tracé du jour se fait bucolique, presque enchanteresse. Ombragée souvent. Nous nous réconcilions avec cette ViaRhôna qui nous avait paru si industrieuse la veille. Nous croisons ou dépassons encore très peu de cyclistes, et les quelques départementales que nous sommes amenés à emprunter sont magnifiquement désertes, si ce n’est par quelques joggeurs essoufflés.

Notre moyenne horaire est inversement proportionnelle à la température extérieure. Elle le sera toute la journée durant, passant de 24km/h à moins de 16 lorsque le soleil pointera au zénith. Puis reviennent les interminables lignes droites suivant le cours géométrique du Rhône canalisé, dénuées de toute ombre salvatrice alors que la température grimpe. Des tunnels sans parois et dont on n’entrevoit l’issue qu’au moment où l’on a presque désespéré. Nous passons à proximité de Bourg-Saint-Andéol, puis gagnons Lapalud, autoproclamée « Capitale du Balais », pour quelques courses alimentaires faites dans la supérette d’un village qui semble encore endormi, mais dont le quatrième âge a déjà assailli la file de l’unique caisse.

Nous entrevoyons déjà les hauts grillages qui cerclent la centrale nucléaire du Tricastin (Pierrelatte), et longeons Bollène, au loin. Un toponyme qui, lui aussi rappelle tant de souvenirs de la route du Sud… Cette autoroute du Soleil que nous longeons durant quelques kilomètres, et qui nous rappelle combien la relative lenteur que nous impose le vélo est une vertu : celle du silence. Dans le bruit mais face à un décor grandiose, nous nous arrêtons un instant pour admirer la folie des rois et des comtes du Moyen-Âge. Fallait-il être fou -ou disposer d’une armée d’esclaves- pour imaginer ériger une forteresse comme cette dent crénelée qui surplombe la falaise de Mornas ? Imprenable, Mornas ? Nombre de cyclistes saliveraient rien qu’à l’idée saugrenue de le vérifier à coups de pédales. Nous n’avons pour notre part nulle envie d’escalader les 200 ou 300 mètres de dénivelé qui nous en séparent. Et par chance, ce n’est pas sur notre chemin…

Le tracé qui illumine nos GPS serpente entre Gard et Vaucluse cette fois, à l’approche de Châteauneuf du Pape. On file alors grand braquet jusque Caderousse qui sera notre halte de midi. Avec toujours la peur (au ventre ?) de tomber sur une supérette ou un supermarché qui applique les horaires du Sud, et sieste donc entre 12h30 et 15h30… Ce n’est pas le cas ici, fort heureusement, parce que 13h30 a déjà sonné depuis pas mal de temps au clocher de l’église et les portes nous sont toujours ouvertes, tout comme à ces familles de voyageurs à deux roues que nous croisons, venues elles aussi remplir leur glacière.

Plaisir d’échanger sur les distances parcourues journellement, l’équipement. Rassuré aussi d’entendre que ces citoyens de Saint-Etienne pestent contre la SNCF et les faibles possibilités que cette dernière laisse pour emmener des montures entières -entendez non pliables- dans leurs wagons…

Nous pénétrons la muraille d’enceinte de cette belle cité -Caderousse est un beau village fortifié au pied d’un bras mort du Rhône, ceint d’une haute digue de pierre qui devait autrefois le protéger des caprices du fleuve. Nous rejoignons rapidement une placette ombragée, et le bar du village… qui est aussi le repère du club cyclotouriste local. Nous voici dans notre élément ! La bière que le serveur nous annonce porte un patronyme teuton, munichois plus précisément : Paulaner. Elle fera l’affaire, et complètera agréablement le repos et la fraîcheur offerts par la frondaison d’un large platane.

Une légère pétarade interrompt le repas improvisé que nous entamons sur la table ronde, avec la bénédiction du barman. Le monocylindre d’une antique CB125, dont la mise en service doit remonter à la mienne, ou celle de Jean-Christophe. Sur sa selle en cuir craquelé, un couple de jeunes gens au look lui aussi délicieusement rétro. Lui porte son appareil argentique en bandoulière. La conversation s’enclenche très vite, notre voyage intrigue souvent les personnes que nous croisons. Le leur nous étonne tout autant. Qu’ils doivent avoir chaud sous leur cuir et dans leur casque ! Que le voyage doit être inconfortable et bruyant sur cette guimbarde. Je ne laisse rien transparaître de mes interrogations, et notre bavardage touche plutôt aux pellicules photo, à mes souvenirs de vieux journaliste, ou encore à la mécanique de la CB Four, grande sœur et révolution motocycliste des années 1970.

Rapidement dans les discussions qui se nouent avec les passants, serveurs et autres cyclistes, je ressens l’obligation morale de préciser que Jean-Christophe et moi ne sommes que voisins. Que nous rejoignons bientôt femmes et enfants. Certains regards amusés ont déjà glissé sur nos deux carcasses mâles, rois de la pédale. L’équivoque n’a pas sa place et je lui coupe désormais systématiquement l’herbe sous le pied, au grand soulagement de mon compagnon -pardon, acolyte- de route.

Nous reprenons la route et remettons la sieste à plus tard. Quelques kilomètres plus loin, en lisière des premières vignes portant peut-être déjà l’appellation Châteauneuf-du-Pape, une haute haie de sapins offre l’ombre propice à ce bref repos. Il sera nécessaire, les premières montées vers l’illustre cité viticole dressent déjà de solides défis devant nos roues avant, non que leur dénivelé soit impressionnant, mais bien que le mercure a dépassé 40 degrés et augmente de manière exponentielle la difficulté de l’exercice, la sensation de pesanteur du vélo. Et diminue d’autant le répit humide que des gants de toilette trempés offrent à nos crânes en surchauffe…

Les premières incursions hors de la platitude rassurante des chemins de hâlage et autres autoroute à vélos se font en effet dans une canicule étouffante au cœur des vignes, et face aux galets chauffés à blancs qui bordent les ceps. Nous roulons de cent mètres en cent mètres, à l’affût du moindre début d’ombre. Du premier replat. Chaque mètre d’altitude gravi nous coûte et les réserves en eau se raréfient. Chaque kilomètre en vaut dix, et l’approche de Châteauneuf-du-Pape me paraît interminable. Je franchirai les derniers hectomètres à pied, et nous délectons du contact de l’eau d’une fontaine sur nos mollets engourdis. Deux Jupilers plus tard, nous décidons d’abréger ici cette journée et de passer la nuit dans un camping proche. La proximité de la banlieue avignonaise ne nous laissait de prime abord que peu de possibilités de camping sauvage, et cette solution a le mérite d’écourter les kilomètres de recherche.

Du bourg de Chateauneuf-du-Pape au camping L’Art de Vivre que nous avons trouvé, seuls trois kilomètres à parcourir, et en descente. L’envie de barboter dans la piscine est plus forte que tout, l’attention se relâche au fur et à mesure que la vitesse augmente et que la destination se rapproche. C’est à ce moment que l’aventure aurait pu basculer. Une conduite d’irrigation traverse le chemin et est surplombée par des profilés en plastique. Je la découvre au dernier moment et passe tant bien que mal cet obstacle en délestant ma fourche avant, rigide et faite de carbone. Je n’ai pas le temps de crier que déjà, j’entends un bruit sinistre derrière moi. Par chance, JC n’a pas chuté. Mais même maître de sa monture, JC a perdu ses sacoches arrière, décrochées par la brutalité du choc.

Les nuages se sont amoncelés et nous ne nous inquiétons ni de ce voile céleste, ni du peu d’ombrage offert par l’emplacement que nous avons choisi. La piscine est proche et son eau est presque trop chaude que pour abaisser notre bouillonnement intérieur. Sur les cartes numériques, lorsque le débit de données ne fait pas ressembler l’écran à un tableau pointilliste, nous apercevions des points d’eau et rêvions déjà de nous y plonger pour que le thermomètre intérieur ne s’affole pas trop longtemps. Las ! De lacs ou zones de baignade, nous n’avions trouvé que carrières renflouées et autres espaces industriels. Cet intermède aquatique artificiel aura le mérite de nous faire patienter jusqu’à la Méditerranée, tout comme la douche prise dès notre arrivée.

En barbotant, nous faisons la causette avec un cycliste septuagénaire qui nous conte ses exploits cyclistes au long cours. Après le Danemark, les Pays-Bas, accompagné de son épouse, il effectue cette fois un tour complet de France. Le tableau qu’il nous décrit en évoquant le Canal du Midi est presque apocalyptique. Racines, chemins boueux et trop étroits que pour s’y croiser, paysages peu attrayants… J’en viens presque à regretter d’avoir emmené Jean-Christophe sur cet itinéraire alliant une ViaRhôna qui, jusqu’ici, n’a pas vraiment montré un pittoresque sans limite, et un Canal des deux Mers qui s’annonçait pourtant si beau… L’avenir nous apprendra qu’en matière de cyclisme comme en toute chose, les goûts des uns peuvent fort heureusement ne pas être ceux des autres. L’important à mes yeux consiste à partager ceux de mon coéquipier…

C’est d’ailleurs cette compatibilité qui nous permet quelques instants plus tard de nous répartir une assiette de charcuterie et une bouteille de rosé sec pour accompagner deux piètres pizzas réchauffées… Alors que je tente de rassurer ma femme au téléphone, privée d’électricité dans notre maisons suite à d’insolubles problèmes de câblage, l’orage éclate et entame un rinçage en règle de tout le camping. Les éclairs sont si proches que l’électricité saute dans la buvette, et nous redoutons déjà -à tort, finalement- que cette coupure n’entame la fraîcheur des bières qui doivent nous être servies…

 

Km de l'étape

Etape à Châteauneuf-du-Pape

Camping “L’Art de Vivre” – Islon Saint-Luc

44.041641, 4.822971

Km cumulés